Dans l’espace, les os fondent
Dans la Station spatiale internationale (ISS), les astronautes peuvent perdre jusqu’à 20 % de leur masse osseuse en six mois, notamment au niveau des membres inférieurs. En cause ? L’absence quasi totale de gravité, qui supprime les contraintes mécaniques exercées sur le squelette.
« Le corps humain est conçu pour résister à la gravité terrestre. Lorsqu’on le prive de cette force, l’os n’est plus stimulé et commence à se dégrader », explique Laurence Vico-Pouget.
Une maladie silencieuse… accélérée en apesanteur
Cette résorption osseuse, observée en orbite, ressemble étrangement à une ostéoporose accélérée. En comparant les densités osseuses avant et après les vols, l’équipe de Saint-Étienne a montré que la récupération est incomplète. Pire : les os des bras, épargnés au retour, se détériorent ensuite progressivement, sans cause évidente.
Cette dégradation continue évoque celle observée chez les personnes âgées, mais compressée en quelques mois. « Les astronautes nous offrent un modèle unique d’étude du vieillissement », résume la chercheuse. Une situation idéale pour mieux comprendre les mécanismes de la fragilité osseuse.
Simuler l’espace sans quitter la Terre
Pour reproduire les effets de la microgravité sur Terre, les chercheurs ont mené des expériences extrêmes :
- Deux mois d’alitement strict (tête inclinée vers le bas)
- Immersion sèche dans une baignoire, sur une toile en flottaison, supprimant toute pression sur le corps
Les résultats sont spectaculaires : perte osseuse dès le premier jour, mais aussi rigidification artérielle, inflammation et signes précoces de diabète. Cette sédentarité forcée permet de simuler les effets de l’inactivité physique… et donc de mieux en mesurer les dangers.
Et si la solution venait de la gravité inversée ?
Pour compenser cette perte, l’équipe de Laurence Vico-Pouget teste désormais l’inverse de l’apesanteur : l’hypergravité. À l’aide d’une centrifugeuse humaine, des volontaires couchés réalisent chaque jour 30 minutes d’exercice sur vélo. Objectif : stimuler mécaniquement les os pour en restaurer la densité.
Si les résultats se confirment, ce type d’entraînement sous gravité renforcée pourrait un jour devenir un traitement pour les patients ostéoporotiques. Un protocole adapté aux seniors ou aux patients en rééducation, dans des cliniques spécialisées.
Une autre piste : améliorer la circulation dans l’os
Autre hypothèse prometteuse : la mauvaise vascularisation de l’os en apesanteur. Si le sang circule mal, les cellules osseuses reçoivent moins de nutriments, ce qui accélère leur dégénérescence. Pour tester cette piste, l’équipe développe un outil à ultrasons non invasif permettant de visualiser la structure et le flux sanguin à l’intérieur de l’os.
Ce dispositif pourrait être utilisé dès 2026 lors du vol spatial de l’astronaute française Sophie Adenot, avant d’être testé sur Terre chez des patients souffrant de troubles vasculaires ou articulaires.
La médecine spatiale, un miroir de la sédentarité
Les expériences spatiales soulignent surtout un phénomène terrestre : le corps humain se dégrade lorsqu’il ne bouge plus.
« La sédentarité prolongée entraîne une perte musculaire et osseuse, mais aussi un dérèglement métabolique profond », alerte Vico-Pouget.
Concrètement, un mode de vie inactif favorise :
- La résistance à l’insuline
- Le diabète de type 2
- L’augmentation de la masse grasse
- La baisse de la capacité cardiorespiratoire
- L’inflammation chronique
L’espace, en poussant ces effets à l’extrême, devient ainsi un laboratoire vivant pour comprendre et prévenir les maladies chroniques du XXIe siècle.
En résumé : le spatial au service de notre squelette
Grâce à la recherche menée dans des conditions extrêmes, le vieillissement osseux, l’ostéoporose et la perte musculaire pourraient bientôt être mieux compris et mieux traités. Et si les solutions à nos problèmes de santé terrestre passaient… par une immersion dans l’espace ?